Religions: l’association Coexister déconstruit les préjugés dans les lycées

Source:www.la-croix.com

Cinq jeunes de l’association interreligieuse Coexister ont dialogué le 13 mars avec les élèves de première d’un lycée privé de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Ils les ont appelé à développer leur esprit critique.

coexister

Avant l’intervention de l’associationCoexister, les élèves de 1re générale et technologique avaient préparé leurs questions avec leurs enseignants.« Comment chaque communauté a-t-elle réagi à l’attentat ? » « Pourquoi existe-t-il toujours une haine des juifs ? » « Si la religion permet à chacun d’exprimer le meilleur de soi, pourquoi certains s’obstinent-ils à vouloir convertir les autres ? »

« On sent de l’incompréhension et de l’inquiétude dans leurs questions,explique Elizabeth Chauvin, directrice adjointe du lycée Jean-Baptiste-de-La-Salle, établissement privé catholique sous contrat, qui accueille 70 % d’élèves de culture musulmane à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). On avait déjà fait un travail, tout de suite après les attentats, qui avait montré leur peur de l’amalgame, d’être pris pour des terroristes. »

UN LOGO EN FORME DE CLÉ

Après une première intervention avec un prêtre et un imam, elle a fait appel, pour la seconde année consécutive, à l’association Coexister. « Ce sont des jeunes qui interviennent, les élèves sont plus réceptifs. Ils savent qu’ils ne sont pas là pour leur dicter ce qu’ils doivent penser », poursuit-elle.

Ce vendredi, sur l’estrade, les cinq intervenants, dont quatre étudiants, ont pris place : Ismaël, 21 ans, musulman ; Marine, 20 ans, athée ; Agathe, 23 ans, agnostique ; Philippe, 30 ans, juif ; et enfin Déborah, 20 ans, chrétienne. « On n’est ni des professeurs, ni des surveillants. On est à peine plus âgés que vous. Alors on va passer un contrat de respect mutuel : quand on parle, vous écoutez, et réciproquement », commence Ismaël, avec l’aisance des habitudes. Il en est à sa 120e « sensibilisation ».

Après une rapide séance de questions-réponses autour du logo de l’association, représentant « l’étoile de David, le croissant musulman et la croix de Jésus, unis et alignés en une forme de clé », il présente l’association. L’occasion de commencer à aborder quelques notions clés avec les élèves.

Des élèves sensibles à l’appel

Au fil des clips et des témoignages des intervenants, les expressions« sortir de sa zone de confort », « on ne préjuge pas », « respect », « dialogue », « solidarité » émergent. « On n’ose pas agir parce qu’on pense que ce n’est pas notre boulot, lance un bénévole dans une vidéo.Mais c’est le boulot de qui, alors, d’intervenir ? » Les élèves sont sensibles à cet appel. Dans les questions préparatoires, l’un d’eux avait écrit : « Quel doit être le rôle des jeunes au quotidien ? »

Après Ismaël, c’est Philippe, dernier arrivé dans l’association, juste après les attentats de janvier, qui prend la parole. « Les attentats ont été suivis d’une augmentation des actes antisémites et islamophobes, explique-t-il à l’auditoire silencieux. On sent la xénophobie et les tensions qui montent dans notre société. On entend beaucoup de messages de haine et d’intolérance, mais il faut montrer que beaucoup, parmi nous, pensent autrement. Quelle France voulez-vous donner à vos enfants ? »

ON SENT LES DIVERGENCES D’OPINION

Entre le témoignage personnel, l’appel à l’engagement et le rappel des valeurs de l’association, les intervenants naviguent, à la limite de l’improvisation. Sur certaines questions, comme sur le voile par exemple, on sent les divergences d’opinion.

« Le principe de l’association, c’est qu’on est d’accord pour ne pas être d’accord, mais toujours dans le respect et le dialogue », explique Marine, athée, qui évoque sur l’estrade ses discussions avec des filles voilées qui lui ont « ouvert l’esprit ». « C’est en allant vers les autres qu’on déconstruit ses préjugés. »

Et c’est bien là le cœur de la sensibilisation du jour. À mi-parcours, chaque élève doit recopier un tableau en trois colonnes – judaïsme, islam, christianisme –, entourer la religion dont il se sent le plus proche, et écrire, pour chacune, les trois premiers mots qui lui viennent en tête.

Durant quelques minutes, ça chahute dans les rangs. « Vas-y ! Elle a marqué ”blanc” dans christianisme, t’es raciste ! », lance un garçon à sa voisine. « C’est quoi le mot déjà, insociable ? », interroge une autre avant de l’écrire soigneusement sur sa feuille.

Après mise en commun, le résultat, affiché en grand sur le mur, n’est pas très surprenant, certes, mais il n’en est pas moins instructif. Les intervenants ont reporté en bleu les croyances, en vert les pratiques et en rouge, les préjugés.

DÉCRYPTER LES PRÉJUGÉS

Dans la colonne de l’islam, les jeunes ont écrit : Coran, paix, voile, terrorisme, invasion, femmes soumises. Dans celle du christianisme, Église, prêtre, croire, coincé, croisade, pédophile. Dans celle du judaïsme, kippa, amour, synagogue, riche, radin, traître, peuple maudit. « Ça fait peur, hein ? » lance Ismaël, alors que la salle hésite entre le rire et la condamnation. On sent un certain malaise. « J’avais un peu honte, confie une élève à la sortie. On critique sans connaître. C’est pas respectueux. »

Sur l’estrade, c’est Philippe le premier qui entame le décryptage. D’abord, il reprend les termes religieux et explique Hanoukka, la fête des lumières, puis shabbat, où l’on se retrouve en famille. Puis il passe aux mots en rouge. « J’avoue, c’est ma première intervention. C’est pas forcément facile », commence-t-il, dans un lourd silence.

Il s’attaque au cliché le plus répandu : la richesse. « Une des villes qui compte le plus de juifs en France, c’est Sarcelles », lance-t-il devant son auditoire médusé. À la sortie, l’argument a fait mouche, et tous les élèves interrogés le citent parmi les choses qu’ils ont apprises. Comme si soudain, les juifs leur étaient un peu plus proches.

DÉVELOPPER L’ESPRIT CRITIQUE

« On n’est pas des grands savants, on vous dit juste ce en quoi l’on croit, conclut Philippe après avoir expliqué le mot « sionisme ». Quand vous avez des questions, allez dans des dictionnaires, sur Internet, et faites-vous votre propre idée. »

« On a deux messages à vous faire passer, complète Ismaël. Engagez-vous et développez votre esprit critique, y compris à l’égard de votre propre religion. Quand j’avais votre âge, un ami m’avait dit qu’on n’avait pas le droit de mettre du gel pendant le Ramadan. Je ne sais même pas où il était allé chercher ça ! »

L’heure a filé, déjà, sans que la question des attentats n’ait réellement été abordée. Les élèves, naturellement, en reparlent à la sortie, baissant un peu la voix.

« Moi ça m’a pas choquée, dit une fille sous le regard outré de ses copines. Je ne dis pas que c’était mérité, mais bon, ça peut être vexant, ces caricatures. » « Mais ce n’est pas une raison pour tuer », coupe sa voisine. « Les gens qui ont fait ça, ils connaissent rien à la religion », ajoute une troisième, d’une voix assurée mais le regard interrogateur, comme pour se rassurer.

Toutes retiennent l’importance du respect, du dialogue, de l’ouverture… puis filent profiter des dernières minutes de récréation avant la reprise. « L’autre jour, dans la cour, y a un mec qui m’a dit “t’as un nez de juive” et j’ai rigolé alors que j’aurais pas dû, témoigne encore une jeune fille, musulmane, qui porte hors du lycée un long voile gris. Dans la cour, on entend tellement de choses qu’on s’y habitue. C’est seulement quand on a un regard extérieur qu’on se rend compte de toutes les bêtises que l’on dit. »

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REPÈRES

L’association Coexister vient de remporter, avec 14 autres lauréats, le concours « La France s’engage », un programme de financement de projets associatifs retenus par l’Élysée. L’association fait partie des trois projets choisis par les internautes.

Fondée en 2009 par le jeune chrétien Samuel Grzybowski, à la suite de manifestations violentes en réaction à l’opération militaire israélienne « Plomb durci » dans la bande de Gaza, « Coexister, la clé pour vivre ensemble » défend un message (la coexistence active), un fonctionnement (« les jeunes, par les jeunes et pour les jeunes ») et des « projets en cinq dimensions : dialoguer, agir, sensibiliser, former et voyager ».

Revendiquant 3 000 membres actifs et 12 000 sympathisants, répartis en 21 groupes sur le territoire, l’association se donne pour vocation de « contribuer à une meilleure cohésion sociale grâce au levier de l’interreligieux ».

Source:www.la-croix.com

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